HERVÉ KEMPF — LE MONDE — 12-23 février 2012

Nous publions in extenso la chronique de Hervé Kempf parue dans Le Monde en page 16 « Décryptages - Analyses » des 12-13.02 derniers, pour ses rares qualités de finesse, d’intelligence et de causticité, sans négliger le message écolo. Le chroniqueur est sans doute de ces amateurs de vin comme on les aime — jugement sûr, pratique discrète, culture large.

On aimerait lire plus souvent ce genre de billet élégant dans la presse du vin, qui progres-
sivement perd de son indépendance (vis-à-vis des annonceurs) et gagne en conformisme (vis-
à-vis du goût dominant), manquant souvent de cette vision indispensable au savoir boire.

Ah ! qu’il est dur d’être écologiste ! Entre combien de périls il doit louvoyer ! Tenez, imaginons qu’il veuille parler de vin. On le renverra au pétainisme, parce qu’il évoque la délicate alliance du cep et de la terre. On va l’accuser d’être de gauche, car à l’école de Roger Dion *, il sait que le vin est un fait social.

On lui reprochera de honnir le capitalisme, quand il critique après d’autres le goût standardisé que répandent des compagnies vino-industrielles de Californie ou du Chili. Il sera populiste, puisqu’il prétend que la qualité des arômes ne doit pas être réservée à l’oligarchie, mais qu’un nectar délectable est possible pour tous.

Et même, ne sera-t-il pas militant, s’il célèbre l’effort de patients vignerons pour réduire pesticides et soufre dans leurs cultures et dans l’élevage du vin ? Pire, on le rangera parmi les décroissants s’il gradue les transformations de l’état mental selon la sobriété, l’ébriété, l’euphorie, l’ivresse, goûtant les nuances de la sensation plutôt que l’assommoir de la qualité. La peste soit de l’animal, annonciateur de l’Apocalypse, pourfendeur du progrès humain, hostile au génie de l’espèce, quand il doutera de l’intérêt des vignes transgéniques… Ah ! qu’il est dur d’être écologiste !

Et pourtant, même si cette chronique est écrite sous l’empire de l’eau la plus pure, je ne peux m’empêcher de braver cuistres et pisse-froid pour célébrer une bonne, une excellente, une revigorante, une réjouissante nouvelle : on va bientôt pouvoir boire du « vin biologique. »

Car, apprend-on le 8 février de la Commission européenne, le Comité permanent de l’agriculture vient de se mettre d’accord sur les règles concernant le vin biologique.

De longue date existe l’appellation « vins obtenus à partir de raisins issus de l’agriculture biologique« . Mais, disputant sur les méthodes d’élevage, les vignerons bio européens échouaient à passer du fruit au produit. Ils ont fini par s’accorder sur la quantité de sulfites admissibles dans la boisson de Bacchus : pourra s’appeler « vin biologique » celui qui comprend moins de 100 mg de sulfites par litre de vin rouge (150 pour le vin traditionnel) et moins de 150 mg/l pour le vin blanc (200 pour le vin traditionnel).

Cela reste trop diront les puristes — qui trouveront des taux encore inférieurs dans les vins labellisés Nature et Progrès ou Demeter : c’est un  progrès, diront les autres. Peu importe, aujourd’hui. Célébrons l’Europe, et buvons bio !

kempf@lemonde.fr

* Histoire de la vigne et du vin, éd. du CNRS, 2010

NB. Mise en page du texte paru dans Le Monde par l’éditeur du blog.
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