DANIEL J. BERGER
D’une parcelle à l’autre, d’une appellation à l’autre, d’une partie du vignoble aquitain à l’autre, les résultats du millésime 2012 présentés en primeur du 9 au 12 avril dans les châteaux de Bordeaux, sont fort inégaux :
il pourra manquer de corps, de longueur, de contraste, ici un peu acide ou là trop végétal. On sent chez les propriétaires comme un léger stress, ils voient que les prix vont baisser, c’est la deuxième année…
Suite de notre exploration buissonnière en Médoc des caractéristiques de l' »hétérogénéité » du millésime, le mot que les propriétaires emploient fréquemment pour qualifier le 2012.
Il pleut sur le Château d’Agassac (à droite, par beau temps !) où sont rassemblés tous les Crus Bourgeois, enfin, à peu près tous (1), alignés sur de longues tables nappées de blanc. Des dégustateurs, peu nombreux en ce 11 avril, sont recueillis en silence autour des 246 flacons présentés dans deux salles, une grande pour les professionnels de la profession, et dans les étages escarpés du château lui-même pour la presse — 150 journalistes du monde entier, dont j’étais.
Le classement des crus bourgeois, né à la suite de celui de 1855 — qui constituait et constitue toujours la hiérarchie des grands vins de Bordeaux, immuablement —, en comprenait à l’époque environ 250, entre crus « bourgeois supérieurs », « bons bourgeois », « bourgeois ordinaires », eux-mêmes positionnés au-dessus des « crus artisans » et « crus paysans ». Pendant 80 ans le nombre s’est accru progressivement, jusqu’à atteindre 444 en 1932, et sans avoir vraiment baissé jusqu’au dernier classement, invalidé en 2007 (2). Aujourd’hui, après atermoiements, crises de nerfs et tabula rasa, les règles ont été revues et la sélection officielle réduite de moitié : le classement des CB validé à partir du millésime 2008 rendu public en 2010 en déclasse 80 et en homologue 243 sur 490 candidats. Le classement 2011 sera connu en septembre 2013.
Les CB sont désormais reconnaissables à un sticker (à gauche) dont le code sécurisé est unique à chaque bouteille. En théorie et espérons-le en pratique, il ne peut y avoir sur le marché plus de bouteilles classées CB que celles reconnues et comptabilisées lors de l’examen, une parade aux nombreuses contrefaçons relevées notamment en Chine (où en 2012 une délégation de 50 vignerons est partie faire goûter leur CB à quelque 2 000 professionnels dans quatre mégalopoles chinoises).
Le classement CB ne concerne que la « rive gauche », c-à-d le Médoc (3). Sur la « rive droite » un classement existe pour Saint-Émilion, discuté et remis à plat lui-aussi, dans la douleur aussi — au plan qualitatif la mention un peu ronflante de « Grand Cru » de St-Emilion correspond à peu près à celle de « Cru Bourgeois » du Médoc.
On reparlera du nouveau classement de St-Émilion.
Je goûte d’abord les AOC Médoc, d’Escurac sur la commune de Civrac, sorti à 7,40 € ht chez La Passion des terroirs, la maison de négoce des Lurton (17 membres de cette famille sont vignerons et y vendent leurs crus !).
La Clare sur Bégadan, qui a évolué en corps et en esprit depuis son rachat par Jean Guyon, propriétaire de Rolland de By puis progressivement de six autres châteaux. (4) Et David sur Vensac puis Ramafort sur Blaignan, sans véritable éclat.
La cure d’amaigrissement due aux conditions naturelles de 2012 a fait son effet, les jus m’ont semblé assez fluets, manquant d’un peu de tout en proportion égale — fruit, concentration, précision, longueur — mais goûtés en nombre trop insuffisant pour qu’on puisse généraliser ces impressions à la centaine de CB du Médoc présents.
Puis en Haut-Médoc, je teste un Malleret, 54 ha au Pian-Médoc, plus qu’honorable, et un Maucamps, 19 ha à Macau, égal à lui-même, engageant et solide tout en restant proche du 2011 (60% CS, 35% M, 5% PV).
Beaumont à Cussac, copropriété Castel-Suntory (Grands Millésimes de France qui détiennent aussi Beychevelle, Hetszölö à Tokay et le négoce Barrière Frères), 114 ha sur Cussac dont 5 en bio, et une production de 600 000 b malgré un rendement moyen descendu à 47 hl/ha cette année. Le vin ne me raconte pas grand chose — j’avais encore en mémoire le 2005 bu récemment, totale réussite. Surveiller leur 2ème vin Château d’Arvigny, qu’ils bichonnent (5-6 €/b).
Charmail : quand je dis au récent propriétaire Bernard d’Halluin que son 2012 manque de fruit, il me répond « cherchez mieux. » Pourquoi pas ? C’est un occupation bien stimulante de chercher le fruit d’un vin sans être sur de le trouver.
Je note 14,5/20 (Decanter 16/20). Sorti à 10 € ht (même prix que le 2011 et 11,15 € ht en 2010).
J’en profite pour lui dire que notre cuvée ‘Mtonvin’ 2009 (étiquette à gauche) tirée de son 2ème vin « Les Tours de Charmail » est appréciée de notre cercle d’acheteurs (5 300 b), il lève un sourcil approbateur en me demandant si je ne serais pas venu ici pour faire mon marché, hein ?
Larose Trintaudon, 190 ha sur St-Laurent, propriété d’Allianz (60% CS et 40% M), plein et rond, facile et nourrissant.
Malescasse, 36 ha à Lamarque (45% CS, 45% M, 6% CF, 4% PV), un peu neutre, sans beaucoup de ce corps manquant parfois de rondeur qui fait son identité : peut-être prendra-t-il du muscle avec l’âge, qui sait ?
Enfin, Pontoise-Cabarrus, 28 ha sur St-Seurin-de-Cadourne, un peu lymphatique comparé au 2011 goûté cet été sur place en compagnie d’Eric Tereygeol (à droite) son propriétaire et vinificateur, dont voici quelques (bonnes) nouvelles.
Depuis son arrivée du Maroc en 1959, la famille qui ne possédait que les bâtiments d’exploitation, a pu (enfin) acheter le château lui-même, une élégante et sobre chartreuse du XVIIIème jusqu’alors propriété de la commune, donnant sur un large étendue de vignes jusqu’à « la rivière » comme on appelle la Gironde. Il s’appelait Château Pontoise à son achat avant la Révolution par Jean-Valère Cabarrus, oncle de la belle et stupéfiante Thérésia qui a fait la renommée du nom (5), situé entre Bel Orme Tronquoy de Lalande (Jean-Michel Quié), les vignes des Miailhe (Coufran, Soudars et Verdignan) et celles de Jean Gautereau (Sociando Mallet), à un jet de pierre de Calon Ségur : « On a raté l’AOC Saint-Estèphe, alors on souhaiterait que soit créée une AOC St-Seurin-de-Cadourne, » la commune du Médoc qui comprend le plus grand nombre de Crus Bourgeois: seize (6).
Parmi les dégustateurs penchés sur la destinée des crus bourgeois 2012 se trouve l’équipe du Concours Mondial de Bruxelles : le fondateur il y a 20 ans, Havaux père, le président, Havaux fils, et leur indispensable collaborateur Bernard Sirot (à gauche), cabeza universelle chargée de la sélection des
8 000 vins et des 350 jurés, le Belge le plus connu des vignobles de France — dont il sillonne en long et en large les 800 000 ha depuis plus d’un quart de siècle — et sans doute du monde.
À propos des Médoc et Haut-Médoc, il me chuchote: « dans l’ensemble, l’acidité a été maîtrisée mais ça manque de concentration. » Comment pourrait-on le contredire, sais-tu ?
Quelques ‘Grands Crus’ présentés à Fourcas-Hosten à Listrac
Il pleut sur Fourcas-Hosten où sont présentés les « grands crus » du Médoc, Haut-Médoc, de Moulis et Listrac par l’instance représentant le haut du panier, l’Union des Grands Crus de Bordeaux classés on non (7). Renaud Momméja (ci-dessous) (8) explique dans la grande salle du chai rénovée, que le 2012, malgré les rumeurs négatives qui ont abondé dès avant sa naissance, les prédictions de médiocrité des commentateurs internationaux et les injonctions aux propriétaires à baisser leurs prix, est un « millésime fréquentable. Oui c’est une année hétérogène, et l’hétéro-
généité est moins commerciale, mais c’est plus ouvert pour les acheteurs comme pour les propriétaires, les affaires sont moins prévisibles et il y a beaucoup d’opportunités. »
Fourcas-Hosten s’étend sur 35 ha à Listrac. La gestion du vignoble se fait par « ilots » (parcelle ou groupe de parcelles) d’environ 6 ha pour les rouges, dont l’une de vieux mer-
lots plantée en 1940 et dénommée « Majesté ». « Par ilot » signifie que la gestion culturale est distincte pour chacun d’eux, considéré comme un vignoble en soi. La conversion en bio de l’exploitation entière est prévue, l’ilot des blancs l’étant déjà. « La vendange, aux trois quarts à la main, n’a eu lieu que le 10 octobre, et même si l’oïdium avait été maîtri-
sé, on a pris des risques, il fallait se garantir la maturité. On a fait des extractions douces et un délestage la première journée pour que le raisin exprime tout son potentiel. »
Le rendement est faible mais pas catastrophique, 42 hl/ha. Le jus a une saveur délicate, « c’est léger, mais il a plus de matière que le 2011 et une plus belle trame tannique, il est plus complexe et plus fin que l’année dernière. » On trouvera la bouteille aux alentours de 7 € ht en primeur, un rapport Q/P très favorable.
Autres Listrac présents, Château Clarke (80% M et 20% CS), d’un beau drapé de tannins, avec du fruit, et qui a ma préférence. Et Château Fonréaud, « bien travaillé en vert, le raisin a été goûté régulièrement » explique Jean Chanfreau, mais le vin ne me semble pas vraiment convaincant.
Parmi les Moulis, j’ai goûté Chasse Spleen (16,80 € ht, prix élevé) et Poujeaux, tout deux légers, presque dilués, somme toute assez neutres. Maucaillou montre plus de matière, de sucrosité si ce n’est de fruit. Le responsable du stand fait observer la sévérité de la baisse d’un quart du volume : « avec un rendement de 44 hl/ha, sur 90 ha ça représente une perte de 700 000 € ! »
En Haut-Médoc, je teste Citran (48% M, 44% CS, 8% CF) sorti à 8,75 € ht.
Puis Coufran (15% CS et 85% M) surnommé « le Pomerol du Médoc » en raison de la traditionnelle proportion de merlot, vinifié par Eric Miailhe (ainsi que leurs deux autres châteaux de la famille en Haut-Médoc, Soudars et Verdignan).
Enfin Lamarque, dont le rendement a fortement baissé, de 37 à 31 hl/ha après sélection, pour tenter d’atteindre plus de densité et de concentration que pour le 2011 avec la même maturité. Le propriétaire, Gromand d’Evry, est satisfait de sa nouvelles machine à tri optique qui élimine les grains verts et pourris. On trouvera la bouteille autour de 10 € ht.